Le casse-tête des enrobés bitumineux

Chantiers de France | Actualités des travaux publi Chantiers de France | Actualités des travaux publi - il y a 4 mois

Quelle est l’ampleur du problème ? Quels sont les matériaux concernés ? Quelles sont les obligations des gestionnaires de voiries et de routes ? Faut-il poursuivre ou suspendre les chantiers en présence de fibres amiantifères ? Christine Stefanski, responsable produit amiante et plomb de l’Apave, a apporté des éléments de réponse à l’occasion d’une conférence donnée au dernier Salon de l’amiante.

L’ampleur du problème ? Christine Stefanski la résume en quelques chiffres. A Paris, 39% des enrobés contiennent de l’amiante (chrysotile, actinolite) pour une surface totale estimée à 836 000 m². La campagne de diagnostics préalables aux travaux de prolongement du tramway T3 à Asnières a montré que l’on en trouvait dans le périmètre du chantier (20 000 m²). Autre exemple : dans le Val de Marne (450 km de routes), les repérages avant travaux ont monté que 7 % des échantillons contenaient de la chrysotile et 42 % de l’actinolite. Tous les chantiers les Deux-Sèvres ont été bloqués en 2015 suite à la découverte de fibres amiantées sur cinq aires de travaux. Le conseil général dépense 90 000 euros par an en prélèvements. A Rennes (590 km de voirie), les repérages coûtent 600 000 euros par an à la collectivité.

Les agrégats d’enrobés sur la sellette

Le chrysotile a été ajouté dans les enrobés (mélange de granulats, de fines et de bitume) entre 1970 et 1995 pour renforcer leur résistance mécanique et éviter les remontées de fissures. Celui-ci a été mêlé au liant à proportion de 1 % à 2% de la masse sèche. A l’époque, ce type d’enrobés représentait 0,4 % de la production annuelle. Dans la capitale, le « Compoflex » et le « Mediflex » ont surtout été utilisés sur les chaussées pavées. Pour sa part, l’actinolite (groupe des amphiboles) est présente à l’état naturel dans les granulats des roches extraites des carrières ces dernières décennies pour la fabrication d’enrobés routiers ou de béton. Au départ, les enrobés amiantés se trouvaient dans les seules couches de roulement. Avec le temps et les « rechargements », ils peuvent être placés désormais sous une autre couche d’enrobé. Par ailleurs, des bitumes amiantés ont pu être recyclés dans des couches de chaussée plus récentes. Toutes celles dont la composition intègre des agrégats d’enrobé* sont susceptibles de contenir de l’amiante.

Carotter dans les règles

Sur les chantiers routiers, les entreprises peuvent se référer au guide de caractérisation des enrobés bitumineux. L’ouvrage définit les investigations à mener pour établir l’absence ou la présence d’amiante ou d’hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) en teneur élevée dans les chaussées. La caractérisation des enrobés s’effectue en deux temps : collecte des informations disponibles (banques de données spécialisées, dossiers d’archives, DOE, DIUO…) et à défaut, analyse d’un prélèvement par carottage. La localisation des prélèvements et leur nombre est placée sous la responsabilité du maître d’ouvrage ou du donneur d’ordres. Deux prélèvements suffisent si la couche de surface et la ou le(s) couche(s) sous‐jacente(s) sont homogènes. Dans le cas contraire, il faut réaliser au moins un prélèvement par section de 200 m.

Six fibres en ligne de mire

capture-amiante-routeQue recherche le laboratoire ? Six espèces fibreuses qui ont été exploitées industriellement en grande quantité : l’actinolite, la grunérite (amosite), l’anthophyllite, la chrysotile, la crocidolite et la trémolite. Précision, les gisements d’amphibole ont rarement fait l’objet d’une telle exploitation. Ces fibres minérales se singularisent par leur forme, dite asbestiforme – celle d’un cheveu, résistant et flexible. Elles se distinguent aussi des fibres homologues, dont la morphologie est plus massive. Lorsqu’une contrainte mécanique s’y exerce (broyage..), ces minéraux non asbestiformes peuvent libérer des particules plus ou moins allongées, les « fragments de clivage ». Ces particules sont parfois être considérées comme des fibres d’amiante. Pour mémo, la norme NFX 43-050 retient trois critères d’identification: la morphologie, la structure cristalline et la composition chimique. Problème, cette norme ne permet pas aujourd’hui de différencier les fibres d’amiante et les fragments de clivage issus d’une même amphibole.

Poursuite ou suspension des travaux ?

 Les effets des fibres d’amiante sur la santé sont connus. En revanche toxicité des fragments de clivage est toujours en question. Dans les Deux-Sèvres et dans plusieurs grandes agglomérations (Bordeaux, Nantes, Saint Brieuc, Nancy), la découverte d’actinolite dans les prélèvements a entrainé la suspension de plusieurs chantiers. Les contre expertises ont abouti à des conclusions inverses, rappelle Christine Stefanski. Sur le terrain, c’est le statu quo. Certains maîtres d’ouvrage décident de poursuivre les travaux. Beaucoup activent le principe de précaution : ils appliquent la réglementation amiante avec le surcoût afférent (jusqu’à 40 % du projet) ou faute de moyens, suspendent les opérations si la présence d’actinolite est suspectée, en attendant qu’un protocole d’analyse fiable et commun à tous les laboratoires ait été créé. Selon une circulaire de la DGT du 12 décembre 2014, l’application du principe de précaution oblige à utiliser des moyens de protection collective et individuelle sur les aires de travaux. Précision, les fragments de clivage n’étant pas visés par la règlementation amiante, il n’y a aucune obligation de faire appel à d’entreprises certifiées ni à des opérateurs formés.

 *Les agrégats d’enrobés proviennent du fraisage de couches de roulement, de concassage de plaques d’enrobé, des déchets ou morceaux de plaques d’enrobé et des surplus de production d’enrobés.

 J.D

Que dit la réglementation ?

Les enrobés routiers sont considérés comme des immeubles par nature. Les repérages des matériaux amiantés définis par le code de la Santé publique ne s’y appliquent pas car ils ne concernent que les immeubles bâtis.

Le code du Travail prévoit un repérage avant travaux et une évaluation des risques du donneur d’ordre (art. L 4531-1 et L. 4413-1). Celui-ci les identifie et les apprécie en s’appuyant sur les ressources documentaires dont il dispose pour permettre ce repérage : dossier de l’ouvrage exécuté (DOE) ou d’intervention ultérieure sur l’ouvrage (DIUO) ou résultats d’analyse de prélèvement par carottage (art. R 4412-97).

La loi travail du 8 août dernier oblige le donneur d’ordres, le maître d’ouvrage ou le propriétaire de l’infrastructure à réaliser un repérage amiante avant travaux et à produire un document récapitulatif (nature, localisation de matériaux amiantés…) qui est joint au dossier de consultation remis aux entreprises (art. L. 4412-2).

D’autres textes sont à prendre en considération. Une circulaire du 15 mai 2013 sur la gestion des risques sanitaires liés à l’amiante pour les travaux sur les enrobés amiantés du réseau routier national non concédé oblige les directions régionales de l’Environnement (DREAL) et les directions interdépartementales des Routes (DIR) à évaluer les risques et à signaler les produits dangereux dans les couches de chaussée à remanier, à établir une cartographie de ces chaussées pour repérer celles qui contiennent de l’amiante, à réaliser des analyses en cas de doute et à mettre en place des procédures de gestion des déchets.

Une instruction ministérielle du 30 juillet 2014 sur l’amiante naturel en carrières répartit cinquante sites d’extraction visités par le BRGM en 3 classes selon qu’ils soit exempts d’amiante » (classe 1), qu’ils nécessitent des investigations complémentaires (classe 2) ou qui nécessitent des mesures en rasion de la présence d’amphiboles (sous-classes 3, 4 ou 5).

 

Rapport de l’ANSES

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Les études épidémiologiques ne permettent pas d’exclure que l’exposition aux fragments de clivage ne présente pas un risque pour la santé. Le rapport de l’ANSES (Agence de sécurité sanitaire) recommande de modifier la terminologie et d’utiliser le terme particules minérales allongées (PMA) pour toutes les fibres (asbestiformes ou non) et un protocole de mesure identique. Pour le prélèvement et l’analyse des PMA d’amphiboles dans les matériaux et l’air, il suggère d’accréditer les organismes spécialisés dans les matériaux naturels, de normaliser les méthodes de préparation et d’analyse des échantillons, d’harmoniser les limites de détection et les rendus des résultats entre les laboratoires (limites, quantification). Une nouvelle saisine de l’Anses est attendue pour confirmer les premiers résultats en fin d’année. Des campagnes de mesures sont prévues et une réflexion est ouverte sur la terminologie (PMA, poussières). Enfin, un programme expérimental PIMAC du BRGM vise à caractériser le potentiel d’émission de fibres amiantifères d’un matériau rocheux naturel en simulant les effets de frottements et d’usures subis au cours des processus d’extraction et de traitement, de mise en œuvre ou d’érosion. Il suggère d’adopter un seuil massique maximal de présence d’amiante (incluant les PMA) dans les matériaux, à défaut d’un seuil d’émissivité qui serait plus judicieux mais très compliqué à définir, sauf si les résultats de l’étude PIMAC sont conclusifs. En attendant, la direction générale du travail continue à se référer aux recommandations de l’instruction du 12 décembre 2014.

Source : http://www.chantiersdefrance.fr/marches/desamiantage-casse-tete-enrobes-bitumineux/

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